Cérémonie de remise du Prix
Françoise Seligmann contre le racisme
Hôtel de Ville de Paris, 17 janvier 2007
Le discours de Jean-Christophe Attias
Je le dirai sans fausse modestie : je suis un peu étonné d'être ici. Ceux qui me connaissent me tiennent plutôt pour un homme d'étude, pour un homme de cabinet, et pour un homme solitaire. Or voilà que ce ne sont justement pas ces qualités-là, ou ces travers, qui me valent d'être aujourd'hui devant vous. Mais tout le contraire. C'est là ce qui, en l'occurrence, m'étonne et en même temps m'honore. Homme d'étude qui sacrifie un peu de son temps à l'action, homme de cabinet qui sacrifie un peu de sa tranquillité à une œuvre publique, homme solitaire qui s'arrache à sa retraite pour aller vers les autres… Voilà au fond celui que depuis quelques années je tente, non sans rechigner parfois, de devenir. D'aucuns y verront la mauvaise influence d'Esther. Et ils n'auront pas tort. Mais il y a plus. Qui a dit qu'un médiéviste devait se désintéresser de son temps ? Qu'un spécialiste d'exégèse rabbinique ne devait pas aussi s'efforcer d'interpréter le monde où il vit ? Qu'un serviteur prudent des mots ne devait pas aussi en user pour agir, aussi peu que ce soit, sur ce monde ?
J'ai longtemps été un bon élève. J'ai commencé à ne plus l'être vraiment lorsque je suis devenu professeur. Et lorsque j'ai enfin osé assumer mon rôle d'intellectuel, j'ai tout à fait cessé de l'être. Les bons élèves sont les serviteurs de l'ordre - ou du désordre - établi. Pierre Vidal-Naquet, récemment disparu, nous a appris que le goût de la science ne devait pas tuer celui de la révolte, qu'il pouvait, qu'il devait même l'alimenter. C'est cette leçon-là qu'Esther et moi-même essayons de mettre en pratique. Merci à Françoise Seligmann, merci aux jurés du prix qui porte son nom, de nous encourager à persévérer dans cette voie. Être là où l'on ne l'attend pas, être critique quand tout le monde incline au consensus, et à l'inverse savoir jouer les médiateurs lorsque les affrontements menacent d'être inutilement destructeurs, voilà sans doute la fonction de l'intellectuel.
" Juifs et musulmans ", c'était il y a presque trois ans, et plus récemment dans ce livre. " Le Pari(s) du Vivre-Ensemble ", dont l'horizon était plus vaste encore, c'était il y a à peine un an. Est-ce que quelque chose me prédisposait à me lancer dans de telles aventures ?
Je crois n'avoir jamais été victime du racisme ou de discriminations. Je suis né blanc et provincial. Descendant paisible, du côté de ma mère, d'une famille charentaise solidement enracinée, dont les membres se trouvaient et se trouvent encore très équitablement partagés entre droite et gauche, entre catholiques croyants et mangeurs de curés. Il y avait certes mon père. Juif algérien, dont la famille était originaire du Maroc, et si l'on remonte un peu plus haut, originaire de cette Espagne dont les ancêtres d'Esther, eux aussi, sont issus. Né lui-même d'un père apatride, déchu un temps de sa nationalité et chassé de l'école par Vichy, ayant gagné la métropole sitôt après la Guerre, mon père, lui, savait ce que c'est que l'exil et ce que peut signifier de se sentir parfois un étranger en son propre pays, Français en Algérie, Juif algérien en France... Il ne m'en a pourtant transmis nulle amertume : seulement le goût des lointains et la passion de l'Autre.
Si bien qu'enfant, adolescent, c'est cette petite différence-là, ma petite " dissonance juive ", que moi, le petit Blanc, je n'ai eu de cesse de cultiver. Au point qu'à l'âge adulte, j'ai fait du judaïsme mon engagement et même mon métier. Sans pour autant renoncer au monde, ni céder toujours aux charmes quelque peu asphyxiants de la tribu. Bien au contraire. Car être Juif, c'est sans doute être fidèle, mais c'est aussi rester sur la frontière, et savoir, quand il le faut, la passer. Là, sans doute, est la source de mes actions présentes, et de ma défiance confirmée envers tous les " ismes " qui enferment, enkystent et stérilisent. " Républicanisme " et " laïcisme " compris.
Certains jugent parfois notre combat un peu naïf. Comme s'il y avait là beaucoup de bons sentiments, et pas assez de colère. Ils se trompent. Si le judaïsme m'a appris quelque chose, c'est ceci : l'amour, c'est bien, mais la justice est encore ce qu'il y a de plus sûr. Et c'est à elle d'abord que j'en appellerai pour résoudre les conflits qui nous déchirent, que ce soit là-bas, au Proche-Orient, ou ici, dans nos cités. En ces temps lourds de menaces, quand le mouvement antiraciste affiche des dissensions inédites, à vous tous qui nous avez soutenus, accompagnés, encouragés, que je veux remercier du fond du cœur, à vous qui, comme nous, êtes parfois effrayés par l'ampleur de la tâche, voire découragés par la fragilité de nos maigres succès, je rappellerai seulement le mot d'un ancien rabbin : " Tu n'es pas obligé d'achever le travail, mais tu n'es pas libre de t'y soustraire ".