Cérémonie de remise du Prix Françoise Seligmann contre le racisme
Hôtel de Ville de Paris, 17 janvier 2007


Le discours d'Esther Benbassa


    Comme c'est l'usage, mais aussi de tout cœur, je tiens à remercier Mme Seligmann, le Recteur de l'Académie de Paris, M. Quénet, et tous les membres du jury qui nous ont jugés dignes de recevoir ce prix. Ma pensée va aussi à feu M. Seligmann, collectionneur au goût affirmé, grand marchand d'art et ami des artistes. Une partie de moi-même ne peut que lui rendre hommage, au nom de l'art justement, qui est devenu l'une de mes passions, et auquel, dans mes jeunes années, m'a initiée Jean-Louis Dudonney, mon ex-compagnon et mon grand ami. Monsieur le Maire, je tiens à vous dire que je suis heureuse aussi de vous rencontrer à cette occasion et de vous remercier de nous avoir accueillis dans les salons de l'Hôtel de Ville. Et vous, M. Joxe, sachez que votre probité et votre loyauté continueront longtemps de me guider.

    Un prix est une récompense qui ne peut laisser personne indifférent. Notre humaine vanité est telle que nous aimons ainsi être flattés, et je n'échappe somme toute pas à la règle. Mais pour moi le rapprochement, le vivre-ensemble, ne pas être raciste ne relèvent pas de la simple théorie. J'ai toujours été l'Autre, et je ne peux que me sentir solidaire, et sans mérite aucun, de ceux qui dans notre société représentent l'Autre.

    Dans mon Istanbul natal, au rythme des fêtes religieuses et des odeurs qui se dégageaient alors dans la ville, nous, Juifs, suivions un peu le calendrier de nos voisins grecs, arméniens, turcs, kurdes, et autres. Cela ne signifie pas que régnait la paix totale ni que tout était amour. Au contraire, les inimitiés entre les différentes communautés étaient parfois féroces, mais il y avait aussi le temps du répit, celui de l'échange. A la fête d'Esther, les Juifs envoyaient des plateaux de sucreries aux chrétiens et aux musulmans ; pendant le ramadan, nous participions aux joies des repas de fin de jeûne ; nous assistions à l'Eglise aux baptêmes, communions et mariages de nos voisins chrétiens. Chaque groupe était l'Autre, réciproquement. Ainsi s'écoulait la vie avec ses heurts et ses rencontres. Je connais d'ailleurs probablement les rites chrétiens un peu mieux que les rites juifs qui dans ma famille moyennement pratiquante n'étaient pas suivis à la lettre. Élevée à l'école des sœurs, n'allais-je pas par curiosité suivre les cours de catéchisme ? Je ne suis pas différente du commun des mortels, ni pire ni meilleure, mais je n'ai pas eu l'occasion d'apprendre la haine de l'Autre.

    Les discours ennuient tout le monde, je le sais, mais je voudrais finir par cette anecdote. En août dernier, la dernière sœur de mon père, ma tante bien aimée, restée célibataire, est décédée. J'étais alors à Bergen, en Norvège. Je me suis rendue en urgence à Istanbul parce que cette tante avait émis le souhait que je vienne l'enterrer. Quelle ne fut ma surprise de retrouver au cimetière juif ancestral une quantité de femmes musulmanes couvertes de la tête au pied et d'homme musulmans qui avaient eux aussi tenu à assister à ses obsèques ! Dotée pourtant d'une nombreuse parentèle, cette tante n'avait confié ses dernières volontés qu'à ses amies musulmanes, qui s'étaient toujours occupées d'elle dans ce village de pêcheurs où elle était née et avait vécu toute sa vie, aux côtés des musulmans, elle, l'une des rares juives à y être restée jusqu'au dernier jour. A une époque, les pêcheurs musulmans eux-mêmes parlaient le judéo-espagnol… Et nombre des musulmans présents à son enterrement étaient les descendants de ceux qu'avait allaités ma grand-mère, leur nourrice, Juive pieuse et renommée jusqu'à aujourd'hui pour sa connaissance orale des commentaires bibliques populaires. Pour eux, ma tante était ainsi comme une sœur, ou une tante de lait.

    Cette scène que j'évoque, triste bien sûr, résume aussi l'espoir qui peut encore m'animer dans mon combat contre le racisme, l'injustice et l'intolérance. Je ne suis pas dupe, mais volontariste. C'est parce que je suis juive, même sans foi ni pratique, qu'il m'incombe de défendre l'existence d'Israël, mais de défendre aussi la cause palestinienne. De ne pas baisser les bras devant ce qui nous sépare. De ne jamais oublier l'histoire de mon peuple et pour cette raison-même d'œuvrer pour que l'injustice et l'intolérance deviennent l'exception, des accidents, et non une réalité constante. Mes prédécesseurs dans cette lutte, plus doués que moi, échouèrent bien souvent. J'échouerai aussi probablement. Mais Jean-Christophe et moi continuerons sur ce chemin, malgré les obstacles, malgré la désapprobation venant parfois des membres de notre groupe qui ne comprennent pas toujours que nous avons tous le même ennemi implacable: la haine. Et en tant que pédagogues, nous sommes là pour former des intellectuels et des savants citoyens. " Science sans conscience n'est que ruine de l'âme ", rappellerai-je à mes étudiants ici présents, qui, je l'espère, entendront le sens un peu particulier que je donne ce soir à ce mot de Rabelais, et qui reprendront le flambeau par leur vigilance au quotidien pour que ce monde soit plus viable, dans le partage.